Alexandra Medrea

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POVERELLO

Un mince sourire
trahit les songes
qui enflamment
sa vie...
Son visage
dépouillé
restitue au Christ
le visage
du Pauvre...

Alexandra MEDREA, Ellipses, Casa Cartii de Stiinta, 2009, p. 77

 

"Il s'est levé et m'a pris la main. Son visage était déjà plus calme ; il me regardait avec tendresse et compassion. Il a dit : "Maintenant tu es mon frère. Si tu te penches sur moi, tu verras ta figure. Si je me penche sur toi, je verrai ma figure, car tu es mon frère. Au revoir, je m'en vais. - Où vas-tu ? - Où tu iras. A bientôt !"

Et il a disparu. Je sens encore son odeur. Qui pouvait-il bien être ? Qui ? Qu'en penses-tu, toi, frère Léon ?"

Je ne répondis pas et me déplaçai légèrement sur le coffre où je me trouvais assis, de peur de toucher l'Invisible. Qui pouvait-il bien être en effet ? Un messager des forces ténébreuses ou un envoyé des puissances lumineuses ? Ce qui était évident et je le sentais bien, c'est que dans l'air, autour de ce jeune seigneur, se livrait une grande bataille.

 

NK, Le pauvre d'assise, presses pocket, pp 51 52, 1984

"Nous avions mis quarante jours à parcourir le Mont Athos, et quand, refermant enfin le cercle, nous sommes retournés, la veille de Noël, à Daphni, pour nous en aller, le miracle le plus inattendu, le plus décisif, nous attendait : au coeur de l'hiver, dans un pauvre jardinet, un amandier en fleur !
J'ai saisi mon ami par le bras, je lui ai montré l'arbre en fleur.
- Bien des questions tortueuses, Angelos, ont tourmenté notre coeur pendant tout ce pélerinage ; et à présent, voici la réponse !
Mon ami a planté son regard bleu sur l'amandier en fleur ; il s'est signé, comme pour adorer une icône miraculeuse et est resté un long moment silencieux. Puis, lentement :
- Un poème monte à mes lèvres ; un tout petit poème, un haïkaï.
Il a regardé de nouveau l'amandier.

J'ai dit à l'amandier
- Frère, parle-moi de Dieu.
Et l'amandier a fleuri."

 

Nikos KAZANTZAKI, Lettre au Greco, Pocket, 1997, pp. 234-235

 

 

AMANDIER

à Nikos Kazantzakis

Il cherche
l'énigme
de l'amandier
qui fleurit
en hiver.
Avec son coeur
mis à nu,
il lui adressait
une prière :
"Frère, parle-moi
de Dieu...
et l'amandier
a fleuri...
"

Alexandra MEDREA, Ellipses, Casa Cartii de Stiinta, 2009, p. 83

 

 

LIVRE DE CHEVET

Vaisseau crétois
chargé de solitude
héréditaire,
Rapport au Gréco
amarre en terre roumaine...
Le vent pousse
des senteurs marines,
la mer bouillons
dans son bleu embrasé,
la Crète
lui ressemble
car aucun chagrin
ne lui fut épargné...

Alexandra MEDREA, Signes, p. 50

 

 

A peine m'avait-il mis à l'école et à peine m'étais-je organisé, que mon père partit secrètement dans un caïque en Crète pour faire la guerre. Parfois il m'envoyait une brève lettre qui sentait la poudre :
"Ici je me bats contre la Turquie, je fais mon devoir ; bats-toi comme moi, aussi résiste pour que les Français ne te montent pas la tête, ce sont des chiens eux aussi, comme les Turcs. N'oublie pas que tu es Crétois et que ton esprit n'est pas à toi, il est à la Crète, aiguise-le tant que tu peux pour aider toi aussi, avec ton esprit, la Crète à se libérer. Puisque tu ne peux pas le faire par les armes, fais-le par ton esprit : c'est un fusil comme un autre. Tu entends ce que je t'ordonne ? Dis-moi : j'entends.
Voilà pour aujourd'hui, pour demain et pour toujours. Ne me déshonore pas !"
Je sentais peser sur mes épaules toute la Crète ; et si je ne savais pas bien ma leçon, si je ne comprenais pas un problème de mathématiques, si je n'étais pas premier à la composition, la Crète était déshonorée. Je n'avais pas l'insouciance, la fraîcheur et la légèreté de l'enfant ; je voyais mes camarades rire et jouer, et je les admirais ; j'aurais voulu moi aussi rire et jouer mais la Crète se battait, elle était en danger. Et le plus terrible est que maîtres et élèves avaient fini par ne plus m'appeler par mon nom, ils m'appelaient : le Crétois ; et cela me rappelait encore plus lourdement, à chaque instant, mon devoir.

Nikos KAZANTZAKI, Lettre au Greco, Pocket, 1997, pp. 96-97

 

Une pièce petite, chaude, des divans épais, un bureau encombré de livres et de papiers ; au mur la célèbre toile de Whistler, La Mère ; en face, la Joconde. Cinq ou six hommes de plume, en blouse d'ouvrier, chaussés de hautes bottes, les cheveux coupés ras, semblables à des capitaines. La discussion est animée. Avec les Russes, l'atmosphère est très vite cordiale, chaleureuse, toute d'aisance ; les Russes vivent en union intime avec toute l'humanité ; bien plus vite que les gens d'autres races, ils savent reconnaître le frère.

Nikos KAZANTZAKI, Voyages, Russie, Plon, 1977, p. 187

 

VOYAGE

Au rythme de lectures
sans âge
j'ai fait le tour
de ma vie...
J'ai rencontré
Kazantzaki à Varvari,
Proust à Paris,
Le Tasse à Sorente,
Faulkner
au fil du temps
qui ne passe pas,
et Thomas Mann
à mes vingt ans...

Alexandra MEDREA, Signes, p. 59

 

RESUME

A Nikos Kazantzaki

La danse de Zorba
et son santouri
oublié
sur le rivage
crétois
l'icône au-dessus
du lit de la veuve
le figuier
le jeune berger
la danse pascale
les larmes
de la pluie
la mer
et mon âme
inondée d'illusion
et de néant

Alexandra MEDREA, Reflets, p. 57

 

 

    Il se jeta dans la danse, frappant des mains, bondissant, pirouettant en l'air, retombant les genoux ployés, rebondissant les jambes repliées, comme s'il était de caoutchouc. Soudain, il s'élançait très haut comme s'il voulait vaincre les grandes lois de la nature et s'envoler. On sentait dans ce corps vermoulu l'âme en lutte pour entraîner la chair et se jeter avec elle, dans les ténèbres, comme un météore. Elle secouait le corps qui retombait, ne pouvant se maintenir en l'air bien longtemps, elle le secouait de nouveau, impitoyable, cette fois un peu plus haut, mais le pauvre retombait encore, haletant.
    Zorba fronçait les sourcils, son visage avait pris une gravité inquiétante. Il ne poussait plus de cris. Les mâchoires serrées il s'efforçait d'atteindre l'impossible.

Nikos KAZANTZAKI, Alexis Zorba, Plon Pocket, 2002, p. 84