Colloque de Genève pour le 15e anniversaire de la création de la SIANK, 17 décembre 2003.

Témoignage d'Yvette Renoux-Herbert.

 

« La lune venait d'apparaître lorsque je le vis venir. Le pas large, légèrement sautillant, droit comme un cyprès, des yeux enfoncés qui paraissaient noirs sous des sourcils en broussaille, un immense front, des oreilles fines et bien ourlées. Il portait un large chapeau de paille, à la main un récipient de verre rose dans lequel flottaient des sardines à la vinaigrette. » C'est la première rencontre entre Eleni et Nikos telle qu'elle la raconte dans Le dissident. Il avait 41 ans, c’était en 1924. Et deux pages plus loin : « Il avait une élégance innée. Ses costumes mal taillés, il les portait avec aisance. Il avait les chevilles racées, les doigts effilés, des ongles que toute femme du monde aurait enviés. Il ne mettait pas de cravate. Un Alexandre d'or fermait sa chemise. Il portait aussi une énorme bague minoenne, une vieille ceinture d'argent de Géorgie. C'étaient là toutes ses richesses. Et toujours, à la main, des gants blancs immaculés et un minuscule Dante, son compagnon de route. Vers la fin de sa vie il abandonna gants et bague. Seul Dante resta à son chevet jusqu'au dernier soupir. »

Vingt-trois ans plus tard, en 1947, lorsque je le vis pour la première fois à Paris, j'aurais pu le décrire de la même manière. J'aurais parlé aussi de sa voix rocailleuse, de son rire qui partait comme un roulement de tonnerre, de son regard à la fois timide et farouche. La rencontre eut lieu Place de la Madeleine, dans la grand salon qu'il louait chez Suzanne Puaux, la veuve du journaliste et helléniste René Puaux. Il occupait la fauteuil du poète où lui seul avait le droit de s'asseoir.

Kazantzaki était un ami de longue date de mon père, Jean Herbert. Ils se rencontraient en Grèce lorsque Jean Herbert rentrait de ses longs séjours en Inde. Ils parlaient du bouddhisme car Kazantzaki avait mis en chantier sa tragédie Bouddha (qu'il devait terminer en 1941). De son côté Eleni avait écrit un livre sur le Mahatma Gandhi qui parut en Suisse en 1934. A plusieurs reprises Jean Herbert chercha un éditeur pour Toda Raba et pour Le jardin des rochers. A la veille de la guerre, il organisa une rencontre avec une richissime Américaine, Joséphine McLoed, avec qui il avait entrepris la publication en Europe des oeuvres de Vivekananda et Eléni avait été chargée de la traduction en grec de certains de ses écrits. Lorsque miss McLoed entendit parler de Kazantzaki, elle s'invita chez eux à Egine pendant plusieurs jours et elle leur laissa en partant un chèque de 1500 dollars pour une première édition de 300 exemplaires in folio de L'Odyssée.

En 1947,au lendemain de la guerre, les Kazantzaki se trouvaient dans une situation très difficile. Financièrement d'abord, et puis du fait de la situation politique en Grèce en proie à la chasse aux sorcières, car Kazantzaki était très contesté dans les milieux politiques grecs où on le considérait comme ayant des sympathies pour l'URSS.

C'est alors que Jean Herbert joua, selon les termes mêmes d'Eleni, le rôle de deus ex machina. Il se trouvait à New York aux Nations Unies et avait collaboré avec l'ambassadeur du Liban à New York à un programme de traduction des classiques qui devait devenir l'un des projets de l'Unesco. Julian Huxley, premier directeur général de l'Unesco et ami de Jean Herbert, aurait bien voulu lui confier la mise en chantier de ce projet, mais pour des raisons professionnelles Jean Herbert ne pouvait accepter. C'est alors qu'il suggéra le nom de Kazantzaki. Sa recommandation et celles de Léon Blum et de Roger Seydoux et de trois politiciens grecs lui firent obtenir ce poste.

Il avait toutes les qualifications pour occuper ces fonctions. C'était un écrivain et un traducteur très connu dans son pays puisqu'il avait traduit en grec les grands Classiques, Dante, Goethe, Shakespeare, sans parler de L'Odyssée d'Homère. En plus de nombre d'ouvrages pour la jeunesse, Swift, Dickens, Daudet, et ce « grand diable de Jules Verne ». Par ailleurs il s'était aussi montré homme d'action et de passion en occupant plusieurs fonctions officielles dans son pays avant la guerre. On se rappelle son équipée en 1919 lorsque, missionné par le ministère grec de la Prévoyance sociale, il se rendit dans le Caucase pour rapatrier 100.000 Grecs victimes de la barbarie soviétique.

Mais hors de Grèce, personne ne connaissait son nom. L'écrivain Colin Wilson écrivait encore en 1962 :"... Le nom de Kazantzaki reste presque totalement inconnu. C'est un cas curieux et peut-être dû au fait qu'il écrit en grec et que les lecteurs modernes ne s'attendent pas à découvrir un écrivain grec important. Jusqu'à son non qui a une consonance décourageante. S'il avait écrit en russe et s’il s’appelait Kazantzovski, il n’y a aucun doute que ses oeuvres seraient universellement connues et admirées à l’égal de celles de Cholokov. Il y a une espèce de tragédie en cela, car il s’agit d’un écrivain qui peut se tenir aux côtés des géants du XIXème siècle, Tolstoï, Dostoëvski, Nietzsche (avec lequel il a des affinités).

Malgré une certaine réticence à devenir un col dur, et aussi malgré l’opposition du gouvernement grec, il devient le 5 mai 1947 conseiller dans la section Philosophie et Sciences Humaines de l’Unesco, puis directeur du programme de traduction des classiques et il me demande de travailler auprès de lui. Projet ambitieux, car il s’agissait d’établir avec les Etats membres des listes de classiques non encore traduits dans tous les domaines, littérature, philosophie, sciences physiques, sociologie et dans un second temps de faire procéder à leur traduction dans les langues de grande diffusion. La mise en route de ce projet prit beaucoup de temps car les gouvernements, au lendemain de la guerre, avaient d’autres préoccupations. Kazantzaki écrit à Téa Aneroyannis : « Travail terrible et tout le temps des réunions, des comités d’hommes excellents, mais par trop bureaucrates. Il faut beaucoup lutter pour arriver à mettre un peu d’ordre, pour concentrer le nuage et lui donner une forme solide. Les hommes se perdent dans les grands desseins et dans des mots et ils ne sentent pas quel est le rythme divin de la marche sur le sol. » Finalement, en l’absence de réactions des gouvernements, nous avons établi nous-mêmes ces listes de chefs-d’oeuvre de l’humanité.

Kazantzaki me faisait toute confiance car je connaissais la maison et ses rouages. Je l’aidais de mon mieux, essayant de concilier ses méthodes de travail avec les contraintes administratives de l’Unesco. Un jour, par exemple, pour tenter d’activer les choses, il proposa de prendre son bâton de pélerin – comme il l’avait fait jadis pour parcourir la Crète en quête de termes idiomatiques en voie de disparition pour les inclure dans son Odyssée – cette fois-ci pour aller voir personnellement les gouvernements et leur soumettre son projet...

Les jours passaient et Kazantzaki traversait des moments de tristesse et d’exaltation et me faisait penser à ces oiseaux de proie en cage qui essaient en vain de prendre leur envol. Il souffrait aussi beaucoup de la situation en Grèce. Il écrit : « La situation en Grèce est horrible, horrible aussi en France. Je pense toujours que cette incertitude de transition d’une civilisation à l’autre durera deux cents ans, à partir de 1900. C’est-à-dire en 2100 nous aurons un appui solide et quelque équilibre... » Et quelques mois plus tard : « ... J’ai une telle angoisse pour la Grèce que je ne puis parler. Seul un miracle peut la sauver ; et malheur à celui qui n’a d’autre espoir que le miracle. J’étouffe, et parfois, quand je suis seul, j’éclate en sanglots... » Toutefois c’est à cette période que Kazantzaki eut la satisfaction de trouver, grâce à Jean Herbert à qui il dédie son livre, un éditeur français pour Alexis Zorba.

Nous étions donc très occupés. Mais il nous restait parfois quelques loisirs. Et alors c’était le poète, le visionnaire qui était devant moi. Et il me racontait toutes sortes d’histoires que j’ai retrouvées dans ses romans et dans la Lettre au Greco. Ainsi c’est de sa bouche que j’ai entendu pour la première fois l’épisode de Zorba et de son télégramme à l’écrivain : « Découvert très belle pierre couleur verte. Présence immédiate indispensable. » Et il me répétait : « Notez, notez tout ce que je vous raconte. »

Avec les mois qu s’écoulaient, il paraissait évident que l’Unesco ne convenait pas à Kazantzaki et qu’il n’avait sans doute pas  les qualités de fonctionnaire requises pour durer dans une telle organisation. Eléni aurait bien voulu qu’il patiente encore quelques mois pour des raisons matérielles mais il proteste : « Comment pouvez-vous me conseiller d’accepter de l’argent pour ne rien faire ? Si je prenais encore un jour le chemin du bureau, je me mettrais à pleurer dans la rue. »

Il démissionne donc le 25 mars 1948, renonçant à la sécurité matérielle. Et il note dans son carnet : « Je suis de nouveau un homme libre et je me suis plongé dans le travail créateur pur et désintéressé. » Et Eléni note : « Après onze mois de servitude, Ulysse reprend le large. »

Dès lors, en 1948, où pouvaient-ils aller ? Le gouvernement grec lui refuse le renouvellement de son passeport, et il ne peut pas non plus se rendre aux Etats-Unis où se trouve le traducteur de son Odyssée. Ils choisissent donc Antibes, l’antique Antipolis, qui lui rappelle la Crète et où il passera les dernières années de sa vie, avec encore quelques lointains voyages, en Extrême-Orient particulièrement.

A Antibes, de 1948 à sa mort, c’est une période extrêmement féconde. Il écrira Le Christ recrucifié, Les frères ennemis, Capetan Mihalis, La dernière tentation, Le pauvre d’Assise et quelques pièces de théâtre, Sodome et Gomorrhe, Thésée, Christophe Colomb, Kouros. Et enfin Lettre au Greco ou Rapport au Greco, son testament spirituel.

Il passe aussi beaucoup de temps à travailler avec ses traducteurs. Il était toujours à la recherche du terme exact en français, langue qu’il trouvait pauvre comparée à la langue grecque.

Mais il se rendait toujours libre pour ses amis. Je lui ai rendu visite chaque été dans leurs différentes demeures. Et il me posait toutes sortes de questions, sur ma vie, sur Paris, sur l’Unesco. Et il me parlait de son travail. Lorsque je l’ai vu pour la dernière fois en septembre 1955, il m’a dédicacé un exemplaire en français du Christ recrucifié.

Voilà ce que je pouvais vous dire de cette période 47/48 où Kazantzaki a dû renoncer à l’écriture mais dont il disait : « Les semences en moi-même prêtes à fleurir et à devenir des oeuvres restent encore ensevelies. Que ce repos obligatoire les fortifie ! »

Quant à moi, j’ai eu la grande chance de le côtoyer de près puisque nous avons partagé un même bureau et les mêmes soucis pendant onze mois et qu’il m’a accordé sa confiance et son amitié.