ASCESE

1 Le Créateur lutte avec une substance dure, invisible, plus élevée que lui. Et le plus grand vainqueur sort vaincu de ce combat. Car toujours notre secret le plus profond, le seul qui mériterait d’être dit, reste inexprimé.
2 Un seul désir me possède : celui de surprendre ce qui se cache derrière le visible, de percer le mystère qui me donne la vie et me l’enlève, et de savoir si une présence invisible et immuable se cache par-delà le flux incessant du monde.
3 J’interroge, j’interroge encore, je cogne dans les ténèbres : Qui nous a plantés sur la terre sans nous en demander la permission ? Qui nous a déracinés de cette terre sans nous en demander la permission ?
4 A toutes les époques décisives, quelques hommes se sont risqués en avant, porteurs de Dieu, et ont combattu en assumant toutes les responsabilités du combat.
5 Aujourd’hui, Dieu est un ouvrier travaillant dans la fatigue, la colère et la faim. Il sent le tabac, le vin et la sueur. Il jure, il a faim, il engendre des enfants, il ne connaît plus le sommeil, il crie dans les mansardes et les sous-sols de la terre.
6 Chaque homme est entouré d’un cercle de choses, d’arbres, de bêtes, d’idées et d’hommes dont il doit assurer le salut. Lui seul le peut, et aucun autre. S’il ne sauve pas ce qui l’entoure, il ne peut être sauvé lui-même.
7 Toute chose est un œuf en lequel la semence de Dieu veille et mûrit. D’innombrables forces en lui et hors de lui veillent pour la défendre.
8 Ma prière est un rapport de soldat à son général : voici ce que j’ai fait aujourd’hui ; voici ce que je vais faire demain, voici comment je me suis battu pour sauver la bataille entière dans mon secteur ; voilà les obstacles que j’ai trouvés.
9 Cette vie est-elle autre chose que la poursuite visible par un Fiancé invisible d’une Fiancée indomptable, à travers tous les corps et toute l’éternité ? 
10 Notre devoir humain le plus profond n’est pas d’analyser le rythme de la marche de Dieu, mais d’ajuster sur lui celui de notre vie précaire.
11 Ramasse tes forces et écoute. Le cœur tout entier de l’homme n’est qu’un cri ; penche-toi sur ta poitrine pour l’entendre : quelqu’un en toi lutte et appelle.
12 Chaque mot est une arche ; nous dansons autour,  nous dansons en sentant que ce qu’elle contient de terrible, c’est Dieu.
13 Seul peut être sauvé de l’enfer de son moi celui qui éprouve la faim quand un enfant de sa race est sans pain, celui qui bondit de joie quand un homme et une femme de sa race s’étreignent.
14 Maintenant je le sais : je n’espère rien, je ne crains rien ; je me suis libéré de l’esprit et du cœur. Je suis monté plus haut. Je suis libre. C’est ce que je veux, rien d’autre. Je cherchais la liberté.
15 Mon cœur s’écoule, je ne cherche ni le commencement, ni la fin du monde. Je suis son rythme formidable et je marche.
16 Je mets de l’ordre dans l’anarchie. Je donne un visage - le mien - au chaos.