Eléni Samios-Kazantzaki 

 

VINGT ANS APRES

 

Epilogue du  Voyage Chine Japon 
écrit par Nikos KAZANTZAKI, Plon, 1971

 

 

"Vingt ans après" est l'épilogue du "Voyage Chine Japon", écrit par Eléni après la mort de Nikos Kazantzaki pour terminer ce récit de voyage.

 

    Je revois se dresser devant moi le Kazantzaki vibrant d'il y a vingt ans, à son retour de Chine.
    "Ah ! Pékin ! c'est la plus belle ville du monde !...", ne cessait-il de répéter. "Et elle pue... Ah ! ce qu'elle pue..."
    Et il poursuivait en gloussant de rire : "Non, aucune ville n'empeste davantage... Tu sors le matin pour te promener, à l'heure où les marchands ambulants réveillent la ville de leurs cris : "Ver-mi-celle !... Ver-mi-celle... Gim-blettes... Gim-blettes au sésame..." et qu'est-ce que tu vois ? Les habitants alignés devant leurs maisons, à croupetons au-dessus de l'égout ouvert et en train de... Et tout le monde riant, discutant avec ses voisins, fumant les longues pipes, heureux... Et dans leurs temples, c'est la même chose. Et la Cité interdite aussi...
    "De tous côtés pendent les bannières multicolores aux épais caractères chinois, semblables à des petits hommes, à des pagodes, à d'étranges animaux... Et la nuit, des milliers de lanternes allumées, blanches, rouges, jaunes, violettes. J'ai vu aussi un Bouddha svelte, sans double menton, sans plis sur le ventre, beau comme un Adonis, en jaspe blanc. Tout esprit... J'ai vu..."
    Et plus Kazantzaki parlait de Pékin, plus s'éveillaient en lui la nostalgie et le désir invincible de reprendre la route, d'aller la revoir. Et pas seulement la revoir, mais y vivre quelques années. En vérité, il s'en est fallu de peu pour que ce désir ne devienne réalité.
    Aujourd'hui, Kazantzaki herse les rues de son regard enflammé, comme pour retrouver tout ce qu'il connaît. Où sont les longues nattes, les yeux bridés et sauvages, les belles Chinoises aux riches vêtements de soie, les mandarins dans leur luisante robe noire, avec leur longue barbe clairsemée ? Où sont les chameaux, les Mongols en peau de mouton et les femmes aux pieds minuscules qui marchaient en trébuchant comme de grands oiseaux dont on aurait coupé les ailes ? Maintenant s'étend devant nous une ville moderne, bien aérée, avec des voitures, les doubles rangées d'arbres, des agents dans des tours vitrées et des milliers de bicyclettes. Il n'y a plus d'hommes-chevaux. Les pousse-pousse sont tirés par des vélos. Et ces étranges conducteurs portent des gants blancs. La plupart, heureusement, ont rejeté le masque blanc qu'ils portaient dans les débuts enthousiastes, quand ils entreprirent la guerre contre les mouches, les rats et les microbes. Seul un jeune, dans la chaleur, se couvre quelquefois le nez et la bouche d'une gaze blanche, comme un chirurgien.
    Qu'ils sont propres, aujourd'hui, tous les Chinois de Pékin ! Les paysans et les ouvriers, les fonctionnaires, les commerçants et les étudiants, et les vieux et les vieilles et les petits enfants dans les jardins... Ces petits enfants chinois sont les plus charmants du monde, avec leur pantalon fendu jusqu'en haut - quelle facilité - portant un cornet de glace à la main, et suivant madame leur institutrice qui n'a guère plus de seize ans. Elle les emmène en promenade au lac ou au musée, pour les habituer de bonne heure, dit-elle...

 

    pp. 280-282